A partir d’extraits de la bande-son du film de Volker Schlöndorff, Le faussaire, et d’enregistrements de cassettes qui permettaient aux familles de communiquer pendant la guerre civile libanaise, Rayess Bek a créé une œuvre multimédia saisissante, Good Bye Schlöndorff. Artiste imprégné de deux guerres tragiques, le musicien dépeint sa vision de l’histoire du Liban.

Comment est née l’idée de Good Bye Schlöndorff ?

Rayess Bek : C’est du à un hasard, j’ai trouvé une cassette dans la boite à gants de la voiture de ma mère à Beyrouth, j’ai écouté en croyant qu’il y avait de la musique dessus en plein embouteillage. Et là, tout à coup, j’entends la voix de ma grand mère qui est morte il y a 20 ans et je réalise qu’elle est en train de parler à ma mère. Durant la guerre civile au Liban, les gens, au lieu d’écrire des lettres, s’enregistraient pour sentir la proximité, l’émotion, entendre la voix. Le son ajoutait une dimension que le papier n’avait pas. Au début, ca m’a paralysé d’entendre la voix de ma grand mère…

Tu l’avais connue ?

Rayess Bek : Oui, j’avais 16 ans quand elle est décédée. Et après, je me suis dit qu’il fallait retrouver ces cassettes. Et j’ai commencé à chercher en faisant presque du porte à porte, interrogeant les gens de mon village. J’y suis retourné pour l’occasion, c’est un village au sud du Liban qui s’apelle Nabatih. C’est difficile. D’abord parce que les cassettes ont 30 ans, elles datent de 1980, elles sont démagnétisées, humides. Et aussi parce que cela parle de la guerre civile, les gens n’ont pas envie de ressortir les vieux dossiers. Et parce que c’est intime. Beaucoup de ces personnes sont décédées aujourd’hui. Il fallait donc prendre en considération que ces cassettes sont tabous. Finalement, j’ai mis un an et demi à trouver une dizaine de cassettes.

Tu savais ce que tu voulais en faire?

Rayess Bek : Non pas du tout. Je savais qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. Evidemment, ma première idée, c’était de composer de la musique dessus. Mais quand, comment, tout ça …Venir coller de la musique dessus, ça peut avoir une dimension plastique. J’avais envie de pousser la réflexion au-delà et pas d’être simplement compositeur. C’est là où intervient le fameux film Le Faussaire de Schlondorff. On est dans des conditions surréalistes où Schlondorff reprend la situation de guerre civile à sa manière. Il va tourner à Beyrouth et réussit à obtenir un cesser le feu. Du coup, il recrée une fausse guerre et je me retrouve avec deux captations, l’une authentique et l’autre fictive, l’une orientale et l’autre occidentale, avec l’exotisme, l’étrangeté d’une arrivée à Beyrouth pendant la guerre civile libanaise. J’avais envie de confronter ces deux réalités contradictoires. La partie la plus difficile a été de créer des dialogues entre les deux. J’ai trouvé le making off, qui est très intéressant. C’est une absurdité de voir Beyrouth défoncée et ce réalisateur allemand, qui a réalisé Le Tambour, l’un des plus grands de l’époque, qui est là avec la kefieh palestinienne et qui apprend aux acteurs, des miliciens du coin, à tenir une kalachnikof. Ca va très loin … Des rumeurs disent que Bruno Ganz, l’acteur principal, finit en hopital psychiatrique, qu’ Anna Chiboula revient à Beyrouth ensuite pour adopter un gamin (c’est ce qu’elle fait dans le film), et que Schlondorff ne remet plus jamais les pieds à Beyrouth. Il y a quelque chose d’assez fou dans ce tournage. Au début, ca a été difficile de trouver un dialoque, j’ai utilisé les images du film mais très vite j’ai gardé seulement le son, il y a très peu d’images. J’ai confronté les deux enregistrements sonores.

Comment as-tu fait tes choix et comment es-tu intervenu? A quel moment, t’es tu mis à composer ? Quel a été le déclic pour écrire?

Rayess Bek : La composition est arrivée très vite. Il y a 5 lettres dans le projet. Une fois que j’avais dépouillé des thèmes c’était possible. La première lettre est comme une introduction, la deuxième parle d’exil. Je reprends les fausses lettres que Bruno Ganz envoie à sa femme, je les mets en parralèle avec une vraie lettre d’une fille à son père. On a l’impression d’un dialogue fictif et secret. C’est l’histoire d’une séparation, une histoire d’amour. Bon, je vais loin dans mes délires … Chacun interprète ensuite à sa façon. J’ai commencé à faire mes collages et très vite, la musique s’est imposée d’elle même, le rythme aussi. La parole, c’est de la musique. Bizarrement, c’était naturel.

A quel moment tu as décidé de faire intervenir des instrumentistes?

Rayess Bek : Là aussi, ça a été une grande question. Quasiment tout le temps, il y a beaucoup de paroles, donc il fallait une musique avec un leitmotiv assez simple, et qui soit assez répétitif pour qu’on rentre dans l’ambiance. Chaque lettre fait 10 minutes. Moi, j’adore la musique électronique mais, quand il y a du corps, de l’humain, de l’émotion. Cette émotion, c’est difficile de la retouver par les machines et c’est là qu’un musicien peut intervenir. Au début, j’ai travaillé avec la flutiste syrienne Neissa Jalal qui joue de la flute traversière. Elle est extraordinaire, on a fait la création ensemble. Après, j’ai travaillé avec Yann Pitar, qui est un joueur de oud merveilleux. Il est breton et a appris à jouer de l’oud au Caire. Il a une formation de guitariste et a réussi à mélanger les deux. Est ce qu’il est passé par l’école d’Erik Marchand? Rayess Bek : Je crois, je ne suis pas sur. C’est un grand chanteur et il a monté une académie de musique ou il invite des professeurs de partout dans le monde. C’est intéressant de travailler avec Yann Pitar car il amène le coté electro. J’avais envie de faire du xilophone, je trouve qu’il y a un coté appaisant dans cet instrument, un coté enfantin, accessible et ludique. Le fond de l’histoire est très lourd, le oud comme la musique électronique, quand elle n’est pas composée de manière festive, peut être pesante aussi.

Est ce que tu avais conscience du danger de plomber l’ensemble?

Rayess Bek : Oui, bien sûr ! Il y a certaines compositions que j’ai jeté à la poubelle parce que c’était insupportable au bout d’un moment. Effectivement, ce qu’on lit est assez lourd; donc il fallait un moment jouer sur du contraste. J’ai une image en tête, c’est comme si tu avais brisé deux vases et que tu décidais de les recoller pour en faire un seul. La musique c’est la colle qui rassemble. La musique devait vraiment jouer un rôle, porter le spectateur au dela du contenu qui est assez pesant. Il y a un humour noir qui ressort. Par exemple, dans une lettre, une gamine est en train de rire et dit à son père : viens voir, le salon est détruit. Cette lettre est drôle ! Comment peut on rire à un moment pareil ? Eh bien, c’est possible. On s’est amusé musicalement. Là, c’est disco années 80, cela se déconstruit après. C’est une musique qui explose. Si je fais ça avant tout, c’est pour ma propre thérapie. Contrairement au projet hip hop que je mène, où c’est frontal, où je parle au public, là je suis en retrait, je suis derrière ma machine, hermétique. Ca ne parle pas de moi, l’égo n’intervient pas. C’est parce que j’ai vécu cette guerre libanaise et j’ai besoin à un moment d’extérioriser un sentiment que je ne maitrise pas, que je n’arrive pas à mettre en mots, que je mets donc en musique. A cette époque j’avais six ou sept ans, j’étais à Paris, j’ai vécu une autre guerre, celle de 2006, sous une autre forme. Mais je pense que la guerre civile qui a duré 15 ans était la plus difficile parce que tu ne connaissais pas ton ennemi. Ton voisin, ton frère pouvait devenir ton ennemi. La violence n’a pas de limite. Ce projet est vraiment une thérapie pour moi. Ca me fait du bien de partager ça avec les autres.

Le spectacle a été monté selon ton initiative? C’est ton projet? Tu as pu le proposer dans des lieux?

Rayess Bek : Oui. La première a eu lieu en décembre dernier à Berlin. Ca s’est très bien passé. Berlin est la capitale de la musique electronique, c’était donc un gros festival. Le texte est en allemand donc les gens se reconnaissent. La flute traversière qui joue des mélodies orientales a beaucoup plu. Ca a été un grand succès à Berlin.

Tu rêves de jouer à Beyrouth?

Rayess Bek : Je l’ai fait. On devait faire une date, on en a fait deux, à guichets fermés. Les gens pleuraient dans la salle. J’avais très peur. Sur scène, je tremblais. Mes parents étaient dans la salle, ma mère était là. Elle entendait sa mère. Je me demandais ce qui pouvait arriver. Les gens étaient réticents. Plus personne ne parle de la guerre civile aujourd’hui. Et ca a été un succès phénoménal. On a eu beaucoup de presse. Je ne m’y attendais pas du tout.

Il est question d’y retourner?

Rayess Bek : Je vais souvent à Beyrouth, c’est ma source d’inspiration. J’ai de la famille là bas. Et musicalement, ça bouge bien. Il y a beaucoup de musiciens syriens en ce moment. Cela créé une matière intéressante. Beyrouth est la capitale culturelle du Moyen Orient. Et quand les musiciens et les danseurs se retrouvent là, pas pour des raisons artistiques, ils ont une rage, ils remontent le niveau. Ca réveille les musiciens beyrouthiens, des rencontres se font. Il y a de tout, du rock alternatif, du trip hop.

Ce projet dans ta carrière est une parenthèse ou un moment clé?

Rayess Bek : C’est un moment clé, j’espère. J’ai en tête une autre performance. Une idée germe dans mon esprit, à mi-chemin entre le théâtre et le concert, c’est une forme qui m’intéresse. Je pourrais alterner le côté hip hop / écriture, avec une histoire contée, de la musique, et des moments où je joue, je parle. C’est en écriture en ce moment. Le projet Goodbye Schlondorff m’a pris un an et demi de recherche, plus un an de création. Deux ans et demi pour mettre les choses en place, entrecoupés de projets, de tournées. Notamment avec Rodolphe Burger. Mais c’est vrai que faire un disque ne m’enchante plus, j’ai envie de créer une forme scénique plus intéressante que le simple concert. Je vais peut-être travailler avec un vidéaste et peut-être déconstruire le coté binaire du hip hop qui commence à me lasser. Je trouve que le hip hop est dans une période sombre. Ca stagne, ca raconte les mêmes choses depuis 10 ans, ce sont les mêmes rythmes. Je généralise, il y a toujours des exceptions mais, dans l’ensemble, c’est ça. Je me suis beaucoup amusé avec mon projet Rayess Bek orchestra, il y avait plein d’instruments sur scène. C’était à mi chemin entre la world musique et le hip hop. Et, aujourd’hui, je préfère les formes plus intimistes, j’aime bien quand on est deux. Humainement, ça se passe bien et l’énergie est plus puissante à deux qu’à sept, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Je me suis amusé dernièrement à faire des petites reprises de Brassens en mode hip hop, mais ça ne va pas plus loin. Je pense qu’il faut se concentrer sur la scène aujourd’hui. Et tu peux enregistrer le live : un beau concert, un bel enregistrement. Il y a un côté figé, bien léché dans le studio que je n’ai jamais aimé. On est dans une époque ou la musique est trop léchée, c’est fatiguant. Tout est très propre, nos appartements, nous mêmes qui sommes bien habillés…

Propos recueillis par Benjamin Minimum

Lien: http://www.mondomix.com/news/rayess-bek-j-ai-besoin-d-exterioriser-la-guerre-du-liban

NB: les images de Orevo.com ne sont pas inclus dans l’article original de Mondomix.